Le temps du tâtonnement

Le temps du tâtonnement

 

 

« Marcheur, il n'y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant. »


Antonio Machado, Proverbios y cantares, Campos de Castilla (1912)
 


 

Un jour, je me suis dit : pourquoi pas moi ?


Quarante-trois ans, quatre enfants, et cette idée un peu folle : devenir analyste de données.


Alors j’ai fait ce que tout le monde fait. J’ai cherché un plan de reconversion, avec des étapes numérotées, un ordre logique, presque rassurant. Je voulais savoir quoi apprendre, dans quel ordre, et surtout combien de temps il faudrait avant que ça devienne concret.


J’ai ouvert beaucoup trop d’onglets. J’ai lu, regardé, comparé de nombreux parcours de reconvertis qui semblaient tenir debout sans accroc, comme si tout avait été clair dès le départ. Comme s’ils avaient su. Et plus j’avançais dans leurs histoires, plus une sensation s’installait.


Celle d’être en retard sur une route que tout le monde connaissait déjà, sauf moi.


Personne, dans ces récits-là, ne te parle vraiment du reste. Ces moments où tu ne comprends rien. Où tu bloques sur quelque chose de simple en apparence. Où tu passes des jours à tourner en rond sans savoir si tu avances ou si tu t’égares. Et pourtant, il faut continuer.


À les écouter, leurs parcours sont lisses. Presque évidents. Comme s’il n’y avait jamais eu de doute.
On te dira que tout le monde commence quelque part. C’est vrai. Mais ce commencement-là est déroutant, parce qu’il se fait à l’aveugle. Sans repère clair et sans certitude d’aller dans le bon sens.


Et cette route, justement, personne ne peut vraiment te la montrer. Pour une raison simple : elle n’existe pas encore. Enfin pas vraiment.


Tu trouveras des parcours, des méthodes, des listes d’étapes. Ils ne disent jamais tout à fait la même chose, sauf, peut-être, sur un point : le début se fait souvent par des choses très simples. Pour moi c’était Excel. Ma bête noire à l’époque. Ces fonctions qui semblaient parler une langue étrangère.
Et pourtant, c’est là, sans que je m’en rende compte, que quelque chose a commencé. Un chemin discret. Une cellule après l’autre.


On commence presque tous comme ça. Avec l’envie d’une carte avant le départ et cette conviction, un peu tenace, que les autres, eux, l’ont eue entre les mains.

 


Les chemins qu’on attend


L’envie d’une carte bien détaillée est vieille comme le monde. Elle est même plutôt saine : notre cerveau déteste l’incertitude. Il préfère une mauvaise prévision à pas de prévision du tout. Avant de bouger, on veut voir, on veut savoir. Le tracé, les distances, le dénivelé, l’heure d’arrivée estimée. Tout ce qui peut rassurer. Tout ce qui, paradoxalement, finit aussi par nous retenir sur place.


Parce que cette carte qu’on attend a un défaut. Elle suppose qu’avant nous, quelqu’un est déjà passé là, dans les mêmes conditions, avec le même point de départ, les mêmes doutes et les mêmes contraintes. Or c’est presque jamais le cas. Quand on regarde les parcours qui nous impressionnent, on voit le résultat, jamais le brouillon. On voit la ligne nette sur la carte, pas les détours, les retours en arrière, les impasses, les mois entiers où la personne ne savait pas si elle allait dans le bon sens. De l’extérieur, ça ressemble à un itinéraire clair, mais quand on s’en approche, c’était plus du tâtonnement.


Et puis il y a ce grand mythe qui empoisonne tant de débuts, celui de la vocation évidente. L’idée qu’il existerait, quelque part en nous, une voie déjà inscrite, qu’il suffirait de découvrir comme on retrouverait une clé oubliée sous un paillasson. Si tu hésites, si tu changes d’avis, si tu mets du temps, c’est que tu n’as pas encore trouvé “TA” voie. Sauf que ceux qu’on cite en exemple, ceux qui disent avoir “toujours su”, sont une minorité. Et bien souvent, ils reconstruisent leur histoire après coup, en gommant les détours pour l’immense majorité, la direction ne précède pas la marche. Elle apparaît pendant.

 


Ce que les marcheurs savent


Il y a des endroits sur Terre où cette vérité est littéralement inscrite dans le sol.


Pense aux grands chemins de pèlerinage. Le Camino de Santiago, en Espagne, ou le Shikoku Henro, au Japon, cette boucle de mille deux cents kilomètres qui relie quatre-vingt-huit temples. On imagine facilement qu’un grand esprit organisateur a, un jour, dessiné ces routes sur une carte. Mais la réalité est bien plus modeste. Il y avait bien une destination, un tombeau, les pas d’un moine fondateur. Mais le chemin entre les points, lui, n’a été tracé par personne. Il s’est creusé tout seul, siècle après siècle, sous les pas de ceux qui passaient. La répétition a fait la route. Et le Shikoku Henro, encore aujourd’hui, n’impose presque aucune règle. Tu peux le faire dans l’ordre, à l’envers, à pied, à vélo, en plusieurs étés. Le tracé n’est pas une consigne, c’est la mémoire accumulée de tous les pas d'autrefois.


Tu n’as même pas besoin d’aller jusqu’au Japon pour le voir. Regarde une pelouse de parc, ou un campus, juste à côté de l’allée bien pavée que les concepteurs ont prévue. Tu verras presque toujours une autre ligne, en terre battue, qui coupe en diagonale. Les urbanistes appellent ça un “chemin de désir”, un sentier non officiel que les piétons tracent à force d’emprunter le trajet qui leur semble juste, et non celui qu’on avait prévu pour eux. Il suffit parfois d’une quinzaine de passages pour qu’un de ces sentiers apparaisse. Et le plus fascinant, c’est l’obstination des gens. Une étude menée à Sydney a montré qu’après la fermeture d’un de ces raccourcis, la fréquentation de celui-ci a fini par quadrupler. On peut dire que les gens votaient avec leurs pieds. Certaines villes ont d'ailleurs compris la leçon. En Finlande, des urbanistes attendent la première neige pour observer où les habitants marchent vraiment, puis construisent leurs allées là où les pas avaient déjà décidé.


Au fond, tous ces chemins disent la même chose. Ce n’est pas l’allée pavée qui prouve qu’un passage était nécessaire. C’est l’usure. La trace dans l’herbe existe parce qu’elle répondait à un besoin réel, pas l’inverse. On croit souvent qu’il faut d’abord une voie officielle pour pouvoir avancer, mais c’est presque toujours le contraire, on avance puis la voie devient officielle après.

 


Et nous, en 2026


Si cette idée résonne autant aujourd’hui, c’est parce qu’elle touche à quelque chose de très concret dans nos vies. Pendant longtemps, on a avancé avec des repères assez stables. On suivait une voie, on entrait dans un cadre, on savait à peu près à quoi s’attendre. Aujourd’hui, tout cela s’est déplacé. Les parcours se font plus sinueux, les changements plus fréquents, et il devient difficile de suivre un modèle qui n’existe plus tout à fait.


Ce que cela bouscule peut faire peur, bien sûr. Mais il y a aussi, là-dedans, une forme de soulagement. Quand la route n’est plus toute tracée, on cesse peu à peu de chercher à rentrer dans un chemin qui ne correspond plus vraiment à notre réalité. On repart alors de ce qu’on a déjà vécu, de ce qu’on porte en nous, de tout ce qui s’est construit avec le temps, même sans que nous y prêtions attention.


Rien de ce qu’on a traversé ne disparaît vraiment. Tout cela continue de nous accompagner, d’une manière ou d’une autre. Simplement, on ne le comprend pas toujours tout de suite. Il faut avancer un peu pour voir ce qui, depuis le début, faisait déjà partie du chemin.

 


Tracer sa route


On confond souvent la résilience avec la capacité à tenir bon jusqu’à un cap connu, comme si résister voulait simplement dire serrer les dents en attendant d’arriver quelque part de précis. Mais peut-être que le courage, le vrai, tient plutôt dans le fait d’avancer sans savoir exactement où cela mène.


Ce n’est pas une question de foi aveugle, ni d’injonction à “faire confiance”. C’est plus simple que ça, et plus concret aussi, on n’a pas besoin de connaître la fin pour faire le pas suivant. Il suffit de savoir dans quelle direction regarder, pour l’instant. Le reste se dessine en avançant. Pas avant. Le premier pas éclaire le second, jamais l’inverse.


Et il y a quelque chose de très apaisant à se rappeler que personne ne pourra refaire exactement notre trajet. Ceux qui viendront après nous pourront s’inspirer de nos traces, mais ils ne marcheront jamais tout à fait dans nos pas. Ils ne seront pas nous. Ils ne partiront pas du même endroit. Ce que l’on trace ne vaut pas comme un modèle à recopier. Cela vaut comme une preuve. La preuve qu’on peut partir sans carte, et que le sol finit toujours par apparaître, juste sous le pied qui se pose.

 


Une citation pour réfléchir

 

« La vie se comprend en regardant en arrière, mais elle se vit en regardant en avant. »


Søren Kierkegaard, Journal

 

 


28/06/2026
Des Mots et des Réflexions
 

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