L'expérience ou l'art de bien raconter ses erreurs

L'expérience ou l'art de bien raconter ses erreurs

 

 

« L'expérience est le nom que chacun donne à ses erreurs. »

Oscar Wilde

Il y a une question piège que tout le monde te pose un jour. Au dîner, en entretien, dans une conversation un peu profonde avec quelqu'un que tu connais depuis longtemps. La question, c'est :

 

Comment tu en es arrivé(e) là ?

 

Et tu réponds. Tu tires un fil dans la pelote, une histoire sort. Tu te débrouilles plutôt bien, en général. Tu sais quoi mettre en avant, quoi laisser dans l'ombre, où poser une touche d'autodérision pour que ça reste sympathique.

 

Moi par exemple, quand on me demande comment j'en suis arrivée à vouloir changer de carrière, je raconte la version propre. L'envie d'apprendre, la data, le déclic. Ça tient en deux minutes, c'est plutôt fluide, et ça fait sens.

Ce que je ne raconte pas, c'est le reste du tableau. Que je suis femme de ménage et que j'ai choisi ces horaires-là, 6h-9h le matin, parfois 17h-20h le soir, pas parce qu'ils m'arrangent physiquement (se lever à 4h n'arrange personne), mais parce que ça me permet de ne jamais laisser mes enfants chez qui que ce soit. Que je suis fille aînée et que ça veut dire s'occuper de parents qui vieillissent, dont la santé décline un peu plus chaque année, et que ce rôle-là ne connaît ni horaires ni week-ends. Que je suis maman, et que ça, ça passe aussi avant tout le reste, y compris avant moi et de ma santé physique et un peu mentale. Et qu'au milieu de tout ça, il y a cette ambition qui ne veut pas se taire. Cette envie de changer de voie, d'apprendre Excel, SQL, un peu à coder à minuit passé, de construire quelque chose de nouveau alors que la journée est déjà finie pour tout le monde depuis longtemps.

Mais ça, ça ne tient pas en deux minutes. Ça déborde, c'est compliqué, c'est pas très « storytelling ». Alors tu coupes. Tu gardes le déclic, tu laisses le reste hors champ.

 

Sauf qu'il faut bien le dire : tu ne racontes pas ta vie. Tu la montes comme un film. Mêmes rushes, mais le montage change tout et tu fais ce montage en direct, à voix haute, sans même t'en rendre compte.

C'est ça que je voudrais regarder aujourd'hui. Pas l'erreur en elle-même, on en a déjà beaucoup parlé ce mois-ci. Mais le moment, beaucoup plus mondain et beaucoup plus drôle, où on la sort de sa poche pour la tendre à quelqu'un d'autre.

 

 

Personne ne raconte un échec. On raconte une anecdote.

 

Fais le test. Écoute quelqu'un raconter une catastrophe vieille de dix ans par exemple une boîte qui a coulé, un mariage qui a explosé, une année sabbatique partie en vrille. Écoute comment il (elle) la raconte.

 

Il y a un rythme. Des silences placés exprès. Une chute. Souvent il (elle) rit, et tu ris avec lui (elle). Ce qui était, à l'époque, une vraie déroute avec des nuits blanches, des appels difficiles, et parfois une honte bien réelle est devenu, dix ans plus tard, un excellent récit de dîner. Avec un début, un milieu, une morale, et le narrateur qui s'en sort grandi.

Ce n'est pas un mensonge. C'est de la cuisine. Le temps a fait son travail, et le conteur aussi : il a retiré le gras, gardé le croustillant, ajouté la pointe de sel qui fait sourire. L'épreuve brute n'était pas racontable. L'anecdote, si.

 

Et voilà le petit secret que personne n'avoue : c'est exactement ce travail-là qu'on appelle « avoir de l'expérience ». L'expérience, ce n'est pas la collection de tes accidents, mais c'est ta capacité à les avoir transformés en quelque chose de transmissible, de présentable, parfois même de charmant. Prends le mot « expérience » sur un CV, sur un profil ou dans une conversation, c'est toujours un peu une étiquette posée par-dessus un désordre qu'on a fini par mettre en forme.

 

Ce qui devrait, soit dit en passant, te rendre un brin indulgent(e) avec toi-même. Si les parcours des autres te semblent si propres, si linéaires, si bien "montés"… c'est parce qu'ils le sont. Tu compares tes brouillons à leur version finale. Ce n'est pas une compétition équitable.

 

 

Le CV invisible

 

Tiens, parlons-en, du CV.

 

C'est peut-être l'objet le plus optimiste jamais inventé par l'humanité. Une page entière sur laquelle une vie professionnelle apparaît comme une ascension régulière, chaque poste un cran au-dessus du précédent, chaque date s'enchaînant à la suivante sans le moindre trou. À lire les CV, on croirait que personne, nulle part, ne s'est jamais trompé de voie.

 

On a tous deux CV, en réalité. Celui qu'on montre. Et l'autre, l'invisible, qui ne s'écrit nulle part : les candidatures sans réponse, les projets enterrés discrètement, les six mois où on s'est complètement fourvoyée, la formation commencée et jamais finie. Ce CV-là, on le tient soigneusement hors champ.

 

Et c'est de bonne guerre, remarque. Un entretien d'embauche n'est pas une séance de confession. Personne n'attend de toi que tu listes tes errances en police 12. Mais ça vaut le coup de se rappeler une chose : ce CV invisible n'est pas le brouillon raté du vrai. C'est lui, le vrai. C'est là que la compétence s'est fabriquée. La belle page propre n'est qu'un résumé exécutif, et très édité, d'un document beaucoup plus long, beaucoup plus chaotique, et franchement beaucoup plus intéressant.

 

La prochaine fois qu'un parcours t'impressionne au point de te faire sentir un peu petit(e) : souviens-toi que tu lis son résumé exécutif. Le document complet, lui, ressemble autant au tien que tu peux l'imaginer.

 

 

La sagesse qui ne se prête pas

 

Et maintenant, la partie un peu cruelle. Parce qu'il y a une mauvaise nouvelle là-dedans, et je préfère te la dire franchement plutôt que de l'enrober avec une fine couche de  chocolat blanc avec des éclats de noisettes (oui bon j’ai des envies de sucre en ce moment et j’essaie de combattre cette addiction).

 

On peut raconter ses erreurs. On ne peut pas les prêter.

 

C'est même, je trouve, le grand paradoxe de toute cette affaire. Tu peux faire le plus beau récit du monde de ce que tu as traversé. Tu peux le polir, le rendre clair et drôle. Quelqu'un peut t'écouter, comprendre chaque mot, hocher la tête, te remercier sincèrement du partage et...

 

aller faire exactement la même erreur la semaine suivante.

 

Parce qu'il y a une frontière nette entre savoir une chose et l'avoir vécue. La connaissance, ça se transmet comme avec un livre, un cours, un bon conseil de quelqu'un qui est passé par là. Mais la sagesse, cette compréhension qui change vraiment ce que tu feras la prochaine fois, et pas seulement ce que tu sais, celle-là ne se prête pas. Elle ne tient pas dans une histoire, aussi bien racontée soit-elle. Elle se paie. Et la monnaie, parfois, c'est l'erreur faite soi-même.

 

D'ailleurs, regarde. L'humanité accumule des proverbes depuis des millénaires. Chaque culture, chaque langue, chaque grand-mère a sa réserve de sagesses toutes prêtes.

 

  • « C'est en forgeant qu'on devient forgeron. » — proverbe latin
  • « On n'apprend pas à l'enfant à tomber, on lui apprend à se relever. » — proverbe africain
  • « Tombe sept fois, relève-toi huit. » — proverbe japonais
  • « Demande à celui qui a expérimenté, ne demande pas au médecin. » — proverbe arabe

 

On les connaît par cœur. On les imprime sur des mugs. On en fait des mèmes avec un fond de coucher de soleil et une police en italique, ou juste des pins sobres sur Pinterest. Et malgré tout ça, malgré des siècles de sagesse disponible en accès libre, on continue tous à faire exactement ce que les proverbes nous disaient de faire ou de ne pas faire. La preuve que savoir n'est pas comprendre. Et que comprendre n'est pas avoir vécu.

 

C'est injuste parce que ça veut dire que tes plus belles anecdotes, au fond, ne servent à personne autant que tu l'espérais. Que chaque génération va se cogner aux mêmes murs et que tu vas peut-être regarder quelqu'un que tu aimes foncer vers une erreur que tu connais par cœur, lui donner ton meilleur conseil tout prêt, et malgré tout le voir y aller quand même.

 

Une petite anecdote. Je me souviens de l’époque où mes enfants étaient petits. D’ailleurs, n’importe quel parent pourra s’y reconnaître.

La première fois qu’ils ont voulu faire du roller seuls, sans que je leur tienne la main, je les ai prévenus : « attention, tu vas te faire mal ». J’ai répété et insisté pour qu’ils mettent leurs protections aux genoux et aux coudes.

Mais non. Trop fiers. Convaincus de savoir mieux.

Tu vois sûrement cette phase où l’enfant affirme : « je suis grand, je peux faire ».

Et puis ils tombent. Genoux écorchés, coudes brûlants, ils reviennent en pleurant avec exactement les blessures que j’avais annoncées quelques minutes plus tôt.

 

Et en même temps. C'est ce qui fait que ton expérience est à toi. Si la sagesse se prêtait comme un livre, elle n'aurait ni poids ni racines : on la rendrait et on l'oublierait tout aussitôt. Ce qui rend la tienne incessible, c'est précisément que tu l'as payée toi-même, plein tarif. Injuste et nécessaire dans la même phrase. C'est inconfortable. Mais c’est comme ça que ça marche.

 

 

Ce que tu sais et que tu ne peux raconter à personne

 

Voici quelque chose dont on parle peu, parce que ça ne tient pas sur un mug.

 

Il y a un jour où tu ris et tu te rends compte, trois secondes après, que c'était un vrai rire. C’est le tien et pas celui que tu sors pour les autres. Le tien. En vrai tu ne sais même pas quand il est revenu.

 

Quand tu traverses une vraie épreuve et que tu en ressors, pas indemne mais debout, tu repars avec une connaissance très particulière. Tu sais désormais, dans ton corps et pas seulement dans ta tête, ce que ça fait de toucher le fond et de remonter. Tu sais à quoi ressemble le premier matin où c'est un peu moins lourd. Tu sais que cette fameuse phrase « ça finira par passer » qu'on dit aux gens pour les calmer est vraie. C'est un fait. Tu l'as vérifié et tu en as payé le prix avec des cicatrices visibles que par tes intimes.

 

Et ce savoir-là, tu auras beau être le (la) meilleur(e) conteuse du monde, tu ne pourras le tendre à personne.

Tu peux le raconter, oui. Être présent(e) pour quelqu'un qui traverse la même chose, lui tenir la porte. Mais tu ne peux pas lui transmettre la certitude paisible que tu as acquise. Il (elle) devra la gagner lui (elle)-même, à son tour. C'est le côté solitaire de la résilience, celui dont les belles histoires ne parlent jamais.

 

Mais il y a l'autre face de la pièce. Si personne ne peut apprendre à ta place, alors personne ne peut te retirer ce que tu as appris. Ce qui ne se transmet pas ne se confisque pas non plus. Cette chose que ton épreuve t'a apprise, personne ne peut te la reprendre. Que ce soit une mauvaise journée, une critique, ou encore quelqu'un qui aurait décidé que tu ne vaux pas grand-chose, c'est rangé dans une pièce dont tu es le (la) seul(e) à avoir la clé.

 

Et puis il y a ce constat un peu paradoxal, pour finir. Les erreurs plus légères, celles qu'on finit par raconter en riant, on les transforme en bonnes histoires. Mais les plus lourdes, celles qui t'ont vraiment appris quelque chose, tu ne les transformes pas, tu les gardes et les transmets rarement. Tu ne le considères pas comme un poids, mais plutôt comme un socle. Quelque chose sur quoi tu te tiens, désormais, et que personne d'autre ne voit.

Une erreur, quand elle a fini son travail sur toi, ne s'appelle plus une erreur. Ça s'appelle, justement, de l'expérience.

 

 

Une citation pour réfléchir

 

« On ne reçoit pas la sagesse.

Il faut la découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour nous ni nous épargner. »

Marcel Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs

 

 

 

24/05/2026

Des Mots et des Réflexions

 

 

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