Le mycélium :
ce qui se trame sous nos pieds
J'ai regardé “The Last of Us” avec Pedro Pascal récemment. Tu vois cette série où un champignon transforme l'humanité en créatures zombifiques. Frisson garanti, enfin par moment, chocolat chaud et de quoi grignoter à côté. J'ai dévoré la série.

Ça m'a fait penser que le champignon en question existe pour de vrai. Il s'appelle le cordyceps, et dans la nature il s'attaque... aux fourmis. Il les pousse à grimper sur une tige, à y planter leurs mandibules jusqu'à la mort, puis fait sortir un long filament de leur tête pour libérer ses spores. Le détail le plus troublant, il n'a même pas besoin de toucher leur cerveau. Il agit directement sur les muscles. La réalité fait déjà froid dans le dos. La série a juste osé un petit pas de plus :
et si, un jour, ça passait à l'humain ?
Pas besoin d'apocalypse, en fait, pour que ces organismes soient stupéfiants. Parce que sous nos forêts, loin des scénarios catastrophe, vit un monde fongique bien réel, des kilomètres de filaments qui relient les racines des arbres et travaillent en silence pendant qu'on regarde ailleurs. Ce monde-là, on ne le voit pas. Alors on l'imagine. Parfois en monstre, parfois en douce mère nourricière. Et c'est précisément là que les choses deviennent intéressantes :
ce qu'on raconte sur l'invisible n'est pas toujours l'invisible lui-même.
Ce qui est solidement établi
Commençons par ce qui ne fait aucun doute.
À l’échelle du vivant terrestre, plus de 80 à 90% des espèces de plantes connues vivent en association avec des champignons. Un mariage vieux comme le monde végétal : la plante offre les sucres qu’elle fabrique grâce au soleil, le champignon rend de l’eau et des minéraux qu’il va chercher là où les racines n’atteignent pas. On appelle ça une mycorhize, une symbiose entre racines et champignons, un mot un peu barbare posé dès 1885 par le botaniste allemand Albert Bernhard Frank.
Ces champignons tissent des filaments, les hyphes, qui peuvent relier physiquement plusieurs plantes entre elles. Les scientifiques parlent de réseaux mycorhiziens communs. En Oregon, un seul individu fongique, Armillaria ostoyae, s’étend sur environ 8,9 km² sous la forêt nationale de Malheur. Un seul organisme cloné, probablement âgé de plusieurs millénaires, considéré comme l’un des plus grands êtres vivants connus sur Terre par sa surface. Et tu pourrais marcher dessus sans t’en douter (d’ailleurs, des gens le font tous les jours).
Dernier chiffre, et pas le moindre : un arbre peut diriger une part importante (parfois jusqu’à plusieurs dizaines de pour cent) du carbone qu’il capte par photosynthèse vers le sous-sol, dont une partie nourrit justement ces champignons. La forêt investit énormément dans ce qu’on ne voit pas.
Suzanne Simard et le récit du « Wood Wide Web »
C’est là qu’entre en scène une histoire devenue célèbre. En 1997, une chercheuse canadienne, Suzanne Simard, publie dans la revue Nature une expérience. Elle marque des plants de bouleau et de sapin de Douglas avec du carbone isotopique, puis elle mesure si le carbone circule bel et bien d’un arbre à l’autre, en passant par les champignons.
Pour accompagner l’article, les éditeurs de Nature parlent de wood wide web, clin d’œil au World Wide Web que tout le monde découvre alors. La formule n’est pas de Simard, mais elle a fait mouche. Et de fil en aiguille (sans mauvais jeu de mots), l’idée a enflé.
Peu à peu, on s’est mis à parler d’arbres qui « communiquent », de forêts qui « coopèrent », d’arbres‑mères « altruistes » qui veilleraient sur leur descendance. Le livre de Simard en 2021 « Finding the Mother Tree » a porté ce récit jusqu’au grand public, et ses travaux ont inspiré l’imaginaire de Avatar et d’autres fictions.
Le problème, ce n’est pas la science de départ. C’est ce qu’on lui a fait dire après.
Ce que la science récente nuance
En 2023, trois scientifiques, Justine Karst, Melanie Jones et Jason Hoeksema, ont passé au crible les études de terrain disponibles dans un article de Nature Ecology & Evolution. Leur conclusion est plutôt nuancée.
L’idée que ces réseaux seraient omniprésents et relieraient massivement les arbres d’une forêt s’appuie, en réalité, sur très peu d’observations directes. Dans certains cas, les jeunes pousses semblent en profiter, dans d’autres non, et le plus souvent, on n’observe pas d’effet clair. Pas de consensus sur un bénéfice général pour les semis.
Quant à l’idée que les arbres matures enverraient volontairement des ressources et des signaux d’alerte à leurs « enfants », elle ne s’appuie, à ce jour, sur aucune étude de terrain publiée et évaluée par les pairs. Aucune.
Autrement dit, « communiquer », « altruisme », « arbre‑mère » : ce sont surtout des métaphores. De jolies projections humaines posées sur un phénomène qui, lui, se passe bien de nos histoires. L’interconnexion réelle, les échanges chimiques, la diversité fongique sous nos pieds, tout cela suffisait amplement à nous émerveiller. L’invisible était déjà assez beau comme ça. On a juste voulu qu’il nous ressemble.
Le réel suffit
Il y a quelque chose d’humain dans cette envie de remplir les silences. Face à ce qu'on ne comprend pas, on préfère rarement le vide. On invente une intention, une histoire, un sens. La personne qui ne répond pas « m'en veut forcément ». Ce contretemps « est sûrement un signe ». Cette émotion qui monte « dit quelque chose de grave sur moi ». On projette, parce que projeter rassure. Une histoire, même fausse, fait moins peur que l'inconnu.
Sauf que la solidité ne se bâtit pas sur les récits qu'on se raconte. Elle se bâtit sur ce qu'on accepte de regarder en face, sans le maquiller, sans le dramatiser, sans le rendre plus beau ni plus laid qu'il n'est. C'est un exercice austère au début, et étrangement libérateur ensuite. Parce que le jour où tu cesses de te demander ce que les choses « veulent dire » pour observer simplement ce qu'elles sont, tu récupères une énergie folle. Celle que tu dépensais à interpréter, à anticiper, à combler.
Regarder le réel tel qu'il est, ce n'est pas forcément renoncer à l'émerveillement. C'est arrêter d'en avoir besoin pour tenir debout. Et ce qui est vrai, presque toujours, se révèle bien assez vaste pour qu'on n'ait plus rien à inventer.
Une citation pour réfléchir
« Le réel n'est jamais ce qu'on pourrait croire, mais il est toujours ce qu'on aurait dû penser. »
Gaston Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique (1938)
14/06/2026
Des Mots et des Réflexions