La Mémoire Perdue : Redécouvrez l'Histoire Africaine

La mémoire perdue et retrouvée

 

 

« Sans nous, les noms des rois tomberaient dans l'oubli ; nous sommes la mémoire des hommes. » 

Mamadou Kouyaté, griot, recueilli dans Soundjata ou l'épopée mandingue (D. T. Niane, 1960) 

 

 

Il y a quelque temps, j'ai perdu une section entière d'articles patiemment construits. Effacés. Le premier réflexe a été le deuil, ce geste idiot où l'on fixe l'écran comme si le travail allait réapparaître par la seule force du regard tout en cliquant pour rafraîchir la page. Puis j'ai commencé à reconstruire, et quelque chose d'étrange s'est produit : je ne refaisais pas la même chose. Je la refaisais autrement, et par endroits, mieux. C'est de là qu'est née la question que je veux te poser aujourd'hui.

 

Et si ce que nous croyons détruit ne disparaissait pas vraiment, mais se contentait de se mettre à l'abri, le temps de revenir transformé ?

 

Les plus grandes bibliothèques de l'histoire ont, chacune à leur manière, quelque chose à répondre.

 

 

Alexandrie et sa bibliothèque qui n'a peut-être jamais brûlé comme on le raconte

 

On nous a raconté la fin d'Alexandrie comme une scène de film : César met le feu au port, les flammes gagnent la grande bibliothèque, et des siècles de savoir s'évanouissent en une nuit. C'est net, c'est tragique, et c'est… largement contesté par les historiens. La réalité est plus lente, et au fond plus troublante. L'incendie lié à César a sans doute touché des entrepôts près du port, peut-être des rouleaux qui y étaient stockés, mais pas forcément le cœur de l'institution. Le vrai déclin d'Alexandrie s'étire sur plusieurs siècles : financements royaux qui se tarissent, savants chassés, troubles politiques, conflits religieux. Ce n'était pas un assassinat, mais une longue négligence, ce qui est peut-être pire.

 

Et pourtant, pendant que le bâtiment s'éteignait, les textes avaient déjà commencé à fuir ailleurs. Copiés, recopiés et traduits. Au IXᵉ siècle, dans la Bagdad abbasside, on transpose en arabe une part immense du savoir grec : médecine, astronomie, mathématiques, philosophie. Ces textes voyagent ensuite vers l'ouest, passent par l'Andalousie, et reviennent en Europe au Moyen Âge, souvent retraduits depuis l'arabe. Une partie de ce que la Renaissance croira « redécouvrir » lui revient en réalité par un long détour de plusieurs siècles et de plusieurs langues. La connaissance n'était pas dans les murs, elle était dans la main de ceux qui la recopiaient.

 

 

Tombouctou et les manuscrits cachés dans le sable

 

Huit siècles plus tard, à Tombouctou, cette fuite reprend, mais en accéléré. Le savoir n'a plus des siècles devant lui, il a juste quelques mois. Cette ville malienne, foyer de savants depuis le XIVᵉ siècle, abrite des centaines de milliers de manuscrits : astronomie, droit, médecine, poésie, soufisme. Quand des groupes djihadistes prennent le contrôle de la ville en avril 2012, tout ce qui ne correspond pas à leur orthodoxie devient une cible. Là où Alexandrie avait laissé faire le temps, un homme refuse de laisser faire. Abdel Kader Haïdara, bibliothécaire héritier d'une collection familiale rassemblée depuis le XVIᵉ siècle, monte avec quelques proches une opération non sans une certaine patience. Les manuscrits sont emballés dans des malles métalliques, dispersés chez des familles, puis exfiltrés vers Bamako, par la route et par pirogue sur le Niger, sous le nez des occupants. Combien exactement ? Personne ne s'accorde. Son organisation revendique 377 491 manuscrits transférés vers Bamako ; d'autres parlent plus prudemment de 200 000 à 300 000. Ce que tout le monde admet, c'est l'ordre de grandeur : des centaines de milliers de textes exfiltrés en quelques mois. Mesure la prudence de l'entreprise : Haïdara est allé jusqu'à convaincre l'UNESCO de garder le silence, de peur que la médiatisation ne mette les livres en danger.

 

À Alexandrie, le savoir avait survécu en se rendant nomade. Ici, il survit en se rendant invisible. Pour sauver des livres faits pour être lus au grand jour, il a fallu les enfouir dans le sable et dans des malles anonymes. L'invisibilité, qui d'habitude est le premier pas vers l'oubli, devient la condition même de la survie. Parfois, ce qui se retire ne capitule pas. Il se protège.

 

Les manuscrits de Tombouctou

 

 

Sarajevo et la mémoire reconstruite sous les tirs

 

À Sarajevo, par contre, le feu a fait son travail. Dans la nuit du 25 au 26 août 1992, pendant le siège de la ville, la Vijećnica, la Bibliothèque nationale et universitaire de Bosnie-Herzégovine, splendide bâtiment néo-mauresque, est bombardée à l'arme incendiaire. Elle abritait plus de 2 millions d'ouvrages, dont des documents byzantins, ottomans et austro-hongrois. La quasi-totalité brûle.

 

Et là, je te vois venir avec l'image du violoncelliste seul au milieu des gravats. Vedran Smailović, costume de concert, archet levé sous les snipers. Sauf que sa performance la plus célèbre n'a rien à voir avec les livres, désolée de casser le tableau. Smailović jouait son Adagio d'Albinoni sur le site d'une boulangerie bombardée, vingt-deux jours pour vingt-deux morts d'une file d'attente. C'était le 27 mai, trois mois avant l'incendie de la bibliothèque, à un autre endroit, pour d'autres raisons. Magnifique, bouleversant, mais sans rapport avec les manuscrits. Notre cerveau adore fusionner les belles images d'une même guerre. Méfie-toi, c'est exactement comme ça que naissent les légendes.

 

Les vrais héros des livres, ce soir-là, n'ont pas eu de photo iconique. Combien de volumes ont-ils sauvés ? Les sources se contredisent, 300 000 pour les unes, moins de 20 000 pour les autres, environ 10 % des collections pour d'autres encore. Le chiffre exact se dérobe. Ce qui ne se dérobe pas, c'est l'image de bibliothécaires et de simples habitants formant une chaîne humaine sous les tirs, se passant les ouvrages de main en main pour les arracher au feu, livre par livre. Le même geste qu'à Tombouctou, à mille kilomètres et vingt ans d'écart : des gens ordinaires qui décident qu'un texte vaut qu'on risque sa vie.

 

On a reconstruit la Vijećnica à l'identique entre 1996 et 2014, et on l'a rouverte un 9 mai avec un orchestre. Mais le bâtiment, c'était la partie facile, celle qu'on inaugure. Reconstituer le fonds détruit, retrouver les ouvrages, les redonner, les numériser, ça, c'est un travail invisible et collectif et titanesque qui s'étire sur des décennies et n'aura jamais de cérémonie. La pierre se relève en une fois. La mémoire, par contre, se rebâtit page après page, en silence, par des mains anonymes.

 

https://www.revue-urbanites.fr/5-de-lurbicide-a-la-reparation-le-cas-de-la-bibliotheque-de-sarajevo/ 

https://www.routard.com/fr/guide/europe/bosnie-herzegovine/sarajevo/bibliotheque-nationale-de-sarajevo 

 

 

 

Quand le pouvoir réécrit plutôt que de brûler

 

Il existe une façon de faire disparaître un savoir bien plus efficace que l'incendie. Brûler une bibliothèque laisse des cendres, donc des témoins. Mais réécrire l'histoire, raconter aux gens une version arrangée jusqu'à ce qu'ils oublient qu'il en existait une autre, voilà qui ne laisse aucune trace de carbone. C'est la destruction parfaite, celle qui efface jusqu'au souvenir d'avoir effacé. Et contrairement à ce qu'on aimerait croire, aucune civilisation n'en est exemptée.

 

L'Europe coloniale l'a pratiquée à grande échelle. Pendant des décennies, l'école de la République a enseigné la colonisation à travers ce qu'on a appelé la « mission civilisatrice ». Au XIXᵉ et au XXᵉ siècle, intellectuels, hommes d'État et chefs militaires se réclamaient d'une « supériorité » de la civilisation française pour justifier la conquête et l'expansion outre-mer. Le discours scolaire opposait la « civilisation » à la « barbarie » et occultait les violences : une histoire écrite par les vainqueurs, destinée aux futurs administrateurs et soldats de l'Empire. On présentait le colon comme un sauveur et les peuples colonisés comme des enfants sans histoire qu'on venait sortir des ténèbres. Tombouctou, foyer de manuscrits depuis le XIVᵉ siècle, suffit pourtant à démentir la fable.

 

Mais l'Europe n'a pas le monopole de ce geste, et c'est ce qui doit nous tenir en éveil. En Asie, le Japon impérial a colonisé la Corée de 1910 à 1945 en visant non pas le territoire seul, mais l'âme d'un peuple. À partir de 1939, les Coréens furent poussés à adopter des noms japonais, tandis que leur langue était interdite dans les institutions publiques au profit du japonais. Cette politique portait même un nom, naisen ittai (内鮮一体) « la Corée et le Japon ne font qu'un » : effacer une culture en la déclarant identique à celle qui l'absorbe. Ailleurs, en Amérique du Sud, la dictature argentine a inventé une autre méthode, plus glaçante encore : faire disparaître non pas le récit, mais les gens eux-mêmes. Entre 1976 et 1983, des milliers d'opposants furent secrètement arrêtés puis tués, ces desaparecidos, ces « disparus » dont on niait jusqu'à l'arrestation. La commission officielle créée après la dictature en a documenté près de neuf mille, quand les associations de défense des droits humains avancent le chiffre de trente mille.

 

Et pourtant, dans chacun de ces cas, l'effacement a échoué quelque part. À Buenos Aires, des mères ont commencé à tourner en silence chaque jeudi sur la place de Mai, un foulard blanc sur la tête, refusant que leurs enfants disparaissent une seconde fois dans l'oubli ; elles défilent encore aujourd'hui. C'est là que se tient l'essentiel. Répondre à un mensonge ne consiste pas à lui en opposer un autre, mais à rouvrir les archives. Le travail des historiens, appuyé sur des documents venus à la fois des métropoles et des anciens territoires colonisés, a montré que la mission civilisatrice n'était pas un projet neutre, mais un discours destiné à légitimer une domination inégale. Aucun pouvoir n'échappe vraiment à la tentation de se raconter à son avantage. Ce qui lui résiste, ce n'est pas un autre pouvoir, c'est la patience de ceux qui ressortent les preuves et redonnent un nom à ceux qu'on avait rayés. La vérité, elle aussi, est une bibliothèque qu'on reconstruit page après page.

 

https://www.cambridge.org/core/journals/asia-pacific-journal/article/victims-of-japanese-imperial-discourse-korean-literature-under-colonial-rule/10810168A63B1FB07A594445F42368D2 

https://theconversation.com/argentina-50-years-on-from-start-of-dictatorship-is-it-forgetting-the-disappeared-276998 

https://buenosairesherald.com/human-rights/46-years-of-the-mothers-of-plaza-de-mayo 

https://www.cahiers-pedagogiques.com/lecole-aux-colonies-entre-mission-civilisatrice-et-racialisation-1816-1940/ 

 

 

Aujourd'hui : sauver, c'est multiplier

 

On pourrait croire que le numérique a mis fin à cette longue inquiétude. Un manuscrit scanné peut être copié mille fois, hébergé sur des serveurs distants, consulté depuis l'autre bout du monde. C'est d'ailleurs ce qui arrive aux manuscrits de Tombouctou exfiltrés vers Bamako, une partie est aujourd'hui numérisée, traduite, dupliquée, et certains textes sont accessibles en ligne via des programmes portés par la British Library ou Google Arts & Culture. La vieille stratégie d'Alexandrie, recopier pour ne pas perdre, est devenue instantanée et planétaire. Sauver, désormais, c'est multiplier, semer la même chose partout à la fois pour qu'aucun incendie ne puisse tout atteindre.

 

Sauf que le support numérique a ses propres problèmes. Une partie des premières numérisations de Tombouctou, lancées dès 2009, a tout simplement disparu, les disques sur lesquels les images avaient été stockées ont été égarés, et personne ne sait même s'ils sont encore lisibles. Un fichier n'est pas plus éternel qu'un parchemin ; il dépend d'un disque qui s'efface, d'un format qu'on ne sait plus lire, d'une institution qui cesse de payer l'hébergement. Le numérique n'a pas supprimé la fragilité. Il l'a modifié. Ce qui protège vraiment un savoir, hier comme aujourd'hui, ce n'est jamais le support : c'est le fait que quelqu'un, quelque part, tienne assez à lui pour continuer de le recopier et le propager.

 

https://www.rfgenealogie.com/infos/tombouctou-les-manuscrits-sauves-mais-pas-sauvegardes 

 

 

La bibliothèque que le feu n'atteint pas

 

Reste un lieu où l'on peut ranger un savoir sans craindre ni la flamme, ni le sable, ni le disque dur qui s'efface. Ce lieu, c'est la mémoire humaine. Avant les rouleaux d'Alexandrie, avant les manuscrits de Tombouctou, les sociétés confiaient déjà l'essentiel à des hommes plutôt qu'à des supports. En Afrique de l'Ouest, les griots portaient des généalogies, des épopées entières et des siècles d'histoire sans en écrire une ligne. Les aèdes grecs récitaient l'Iliade et l'Odyssée bien avant qu'on les couche sur le papier. Les contes que ta grand-mère te racontait avaient peut-être mille ans et n'avaient jamais connu d'autre support qu'une voix se penchant vers une oreille.

 

Ce qui frappe, c'est la solidité de cette transmission fragile. Un proverbe, une légende, une fable traversent les siècles en sautant de bouche en bouche, sans bibliothèque, sans archive, sans personne pour en être propriétaire. Ils se déforment un peu à chaque passage, c'est vrai, mais ils survivent là où tant de manuscrits ont brûlé. Et ils ont un avantage qu'aucune des bibliothèques précédentes ne possédait, on ne peut pas les confisquer, ni les incendier, ni les voler. Un conte appris par cœur ne tient sur aucun rayonnage, et n'a pas d'adresse. Pour le détruire, il faudrait effacer tous ceux qui le connaissent, et même alors, il en resterait peut-être un, quelque part, qui le murmure à un enfant. C'est la seule bibliothèque qu'aucun incendie n'a jamais réduite en cendres : celle qu'on porte en soi.

 

 

Cet éclat qui demeure

 

Il y a en toi des choses que tu sais depuis toujours. Une façon d'être, une paix, une manière de regarder le monde qui n'est qu'à toi. Et puis la vie passe dessus. Tu t'éloignes, tu t'oublies, tu te laisses recouvrir par le bruit, la fatigue, le regard des autres. À force, tu ne sais plus très bien distinguer ce qui vient de toi et ce qu'on t'a imposé. Il y a des périodes où tu ne te reconnais plus du tout. Des périodes basses, parfois très basses.

 

Mais cette part de toi ne s'efface pas vraiment. Elle se tait, elle attend, sans bruit. Et un jour, par une rencontre, une lecture, une phrase entendue au bon moment, elle remonte. Pas d'un seul coup mais par petites touches, comme on retrouve la lumière en sortant d'une pièce restée trop longtemps fermée.

 

Ce retour-là ne se commande pas. Tu ne peux pas le forcer ni le presser. Tout ce que tu peux faire, pendant ce silence, c'est tenir bon sans conclure trop vite que tout est perdu. Parce que sous ce qui semble vide, quelque chose continue.

 

Et quand ça remonte à la surface, tu n'es plus exactement la personne d'avant. Tu as traversé des choses, tu as laissé filer quelques illusions au passage. Mais le fond, lui, est resté intact. Tu ne retrouves pas une copie de toi à proprement parler. Tu retrouves une continuité. Tu ne deviens pas quelqu'un d'autre, tu reviens vers ce qui, en toi, n'avait jamais cessé d'attendre de ressurgir.

 

 

Une citation pour réfléchir

 

« Sans nous, les noms des rois tomberaient dans l'oubli ; nous sommes la mémoire des hommes. » 

Mamadou Kouyaté, griot, recueilli dans Soundjata ou l'épopée mandingue (D. T. Niane, 1960) 

 

 

07/06/2026

Des Mots et des Réflexions

 

 

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