La fatigue qu’on
n’attendait pas

Être parent n'est pas chose aisée. Que ce soit dans la vie en général ou même pendant ces moments dits de “repos”. Prends l'exemple des vacances, c'est une période de joie, de repos, d'amusement, où l'on se ressource, mais parfois on en revient encore plus épuisé qu'au départ.

Les repas qui s'étirent, les enfants à occuper du matin au soir quelque soit l’âge, la famille qu'on voit peu et qu'on veut voir correctement, alors on dit oui à tout, une sortie de plus, une invitation de plus. Et au fond, cette petite voix qui culpabilise d'être fatigué alors qu'on était censé se reposer. La valise à peine rangée voir parfois pas du tout, elle traîne encore dans le couloir grande ouverte et la rentrée arrive avec le travail que l’on reprend, les cartables qui se remplissent et les amis perdus de vue depuis juin qui organisent tous leur café retrouvailles le même mois. La fatigue des vacances n'a même pas eu le temps de partir qu'une autre s'installe par-dessus.

 

On se dit qu'on est peut-être devenu moins sociable, moins endurant, un peu cassé quelque part avec le temps. Ce n'est probablement pas ça. Cette fatigue-là a un nom qu'on ne t'a jamais appris à l'école, et elle existe depuis bien plus longtemps qu'on ne le pense.

 

 

Refermer la porte après la fête
 

Bien avant qu'un mot scientifique existe pour la nommer, l'idée qu'un temps social intense doit être suivi d'un temps de retrait a été inscrite, noir sur blanc, dans presque toutes les grandes civilisations. Comme une règle à imposer à l’être humain pour tenir.

 

Au-delà du religieux, dans le judaïsme, le shabbat suspend chaque semaine, sans exception, toute activité sociale et productive, du vendredi soir au samedi soir. Ce n'est pas un jour de congé qu'on négocie selon la charge de la semaine. On peut voir ce rendez-vous fixé inscrit dans le calendrier comme une recharge de batteries sociale.

 

Dans plusieurs traditions bouddhistes, cette pause est un peu plus intense. On parle ici de retraites de plusieurs jours, en silence complet, où l'on coupe volontairement tout contact avec les autres après une période où on en a eu, justement, un trop plein de tout.

 

Et chez de nombreux peuples autochtones, on retrouve une version plus ciblée encore. Des périodes de retrait rituel après les grandes fêtes collectives ou les cérémonies d'initiation, précisément au moment où le groupe vient de vivre le plus fort de son intensité. Comme si on savait déjà qu'après le pic vient forcément le creux, et qu'il vaut mieux l'organiser que le subir (l'islam a sa propre version de ce retrait volontaire, la khalwa, dont on a déjà parlé longuement ici il y a peu).

 

Ce qui frappe, ce n'est pas la ressemblance entre ces pratiques car elles diffèrent radicalement dans leur forme, leur durée et leur sens. C'est qu'aucune grande civilisation, sur aucun continent, n'a jamais pensé pouvoir se passer de ces temps de récupération sociale.

 

 

Le corps tient les comptes
 

En 1992, l'anthropologue britannique Robin Dunbar établit un lien entre la taille du néocortex et le nombre de relations sociales qu'un primate peut entretenir ; il formalise l'idée sous le nom d'hypothèse du cerveau social en 1998. Chez l'humain, ça donnerait environ 150 relations stables, pas plus, une estimation reprise et discutée depuis (une relecture de 2024 revient d'ailleurs sur trente ans de débat). Le chiffre précis fait polémique, mais l'intuition derrière, tient car entretenir un lien social a un coût cognitif réel et mesurable, mais ce coût grimpe avec chaque interaction qu'on ajoute à la pile.

 

Vient ensuite l'horloge. En 2006, le chronobiologiste allemand Till Roenneberg et ses collègues, dont Marc Wittmann, publient dans la revue Chronobiology International un concept qui va faire son chemin : le "jetlag social". L'idée est que notre horloge biologique et nos contraintes sociales (les horaires de travail, les rendez-vous, les activités des enfants) ne tournent pas toujours à la même vitesse. Le décalage entre les deux ressemble à un vrai jetlag, sans avion et sans fuseau horaire. Après une rupture de rythme, des vacances par exemple, reprendre le rythme social produit une fatigue et une désorientation qui n'ont rien d'imaginaire.

 

Et puis il y a ce que chacun porte différemment. Les travaux qui suivent la théorie de l'arousal du psychologue Hans Eysenck suggèrent que les cerveaux les plus introvertis démarrent avec un niveau d'excitation de base plus élevé, ce qui les amène plus vite à saturation face à un afflux de stimulation sociale, et donc à une récupération plus longue. Mais personne n'est épargné car même les plus à l'aise en société finissent par sentir leur jauge sociale descendre après une période trop chargée.

 

 

Le mois où les portes se rouvrent toutes ensemble
 

Des rentrées, il y en a toute l'année. Chaque reprise après une pause en est une, le retour d'un arrêt maladie, la reprise après un déménagement, un nouveau poste qui démarre en plein mois de mars. Mais celle de septembre a une particularité, celle-ci concentre presque tous les déclencheurs à la fois, sur une poignée de semaines. Une réunion ici, une inscription là, un rendez-vous administratif qui traînait, une sollicitation professionnelle qui n'attendait que ce moment pour tomber, une invitation qu'on ne peut plus repousser, les factures, les impôts, ... Pris un par un, chacun de ces moments serait largement gérable. C'est leur concentration en si peu de temps qui pose problème.

 

Le sommeil, souvent chamboulé par les vacances, n'aide pas. Ni le stress accumulé pendant l'été (oui, les vacances stressent aussi, malgré ce qu'on en dit sur les réseaux). Le corps encaisse tout ça en même temps que la reprise sociale, et la fatigue qui en résulte n'a rien à voir avec un manque de volonté.

 

Il y a aussi ce que la rentrée réactive sans qu'on s'en rende compte, les notifications qui repartent en flèche, les groupes de discussion qui redeviennent actifs à toute heure, les mêmes mécanismes qui alimentent l'hyperconnexion. La fatigue sociale et la fatigue numérique arrivent souvent main dans la main, sans qu'on sache laquelle a commencé la première.

 

Et contrairement aux civilisations qui avaient ritualisé ces temps de retrait, nos sociétés contemporaines n'en gardent presque plus rien. Pas de retrait collectif à la rentrée, pas de journée de silence organisée après les grandes retrouvailles. Chacun doit inventer, seul et sans mode d'emploi, son propre sas de décompression.

 

 

Le signal qu'on apprend à ne plus ignorer
 

Parfois, ce qu'on appelle tenir n'est en réalité que ne plus rien ressentir. La première force qu'on nous vend souvent est de serrer les dents, dire oui, repousser encore la limite d'un cran. Elle a son utilité, personne ne dit le contraire. Pourtant une autre force existe qui ressemble en rien à ce qu'on montre en public, personne ne l'applaudit et est bien plus durable, celle de repérer, chez soi, le moment précis où le corps commence à envoyer un signal, et de le prendre au sérieux avant qu'il ne devienne un cri, un effondrement.

 

Ce signal ne ressemble jamais à une sirène. C'est une irritabilité un peu plus vive que d'habitude. Une envie soudaine de silence au milieu d'une conversation qu'on aime pourtant, et avec des personnes que l’on apprécie. Une fatigue qui arrive sans prévenir, alors que rien, en apparence, ne justifie qu'on soit à plat, aucun signal réel. Ayant d'autres priorités à ce moment-là, sourire, tenir la conversation, ne rien laisser paraître.

 

Apprendre à s'arrêter avant l'épuisement, ce n'est pas une faiblesse à corriger. Ce n'est pas non plus une affaire de caractère, comme si certaines personnes tenaient naturellement et d'autres non. C'est une compétence, au même titre qu'une autre, qui se construit avec la pratique et l'attention qu'on veut bien s'accorder et bien sûr le temps.

 

Et peut-être que la vraie question n'est pas de savoir comment tenir plus longtemps. Mais d'apprendre à reconnaître, un peu plus tôt à chaque fois, le moment où il vaut mieux ralentir que de continuer à pousser ses propres limites contre soi-même.

 

 

Une citation pour réfléchir
 


« فَإِنَّ لِجَسَدِكَ عَلَيْكَ حَقًّا »

 

« Ton corps a des droits sur toi »

 

Hadith rapporté par Abdallah ibn Amr ibn al-As, authentifié par Al-Bûkhârî (Sahîh al-Bukhârî, n°5199).

 

 

20/09/2026

Des Mots et des Réflexions

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