« Ce n'est pas dans les gènes que se transmet l'essentiel, mais dans le regard que l'on pose sur l'enfant. »
Boris Cyrulnik

Ce jour-là, mon père m’a regardée comme si je venais de trahir un destin. Dans ses yeux, il y avait de la peur, de la déception, et quelque chose dont je n’avais pas encore les mots pour le nommer. Je venais de choisir une voie qu’il n’avait pas imaginé pour moi. Et dans ce simple échange de regards, tout notre héritage s’était invité.
Au fond, je crois que beaucoup de rébellions adolescentes ne sont pas des caprices, mais des tentatives maladroites pour changer le regard de nos parents.
Ce regard qui construit et qui fissure
Ce regard.
Ce regard bienfaisant ou pesant, approbateur ou désapprobateur, fier ou déçu. Celui qui te construit ou te fissure dès le départ de ta vie.
Ce regard parental, capable d’être à la fois refuge et blessure, fait tout autant partie de notre héritage que la génétique ou le nom que l’on porte.
On aime bien raconter que tout est dans les gènes (réf. article : L’héritage génétique). La couleur des yeux, la forme du visage, même la tendance au « caractère fort ». Comme si la biologie suffisait à expliquer ce que nous devenons. Mais il existe un autre héritage, plus difficile à mesurer. Celui-ci ne se transmet pas par le sang, mais par la façon dont on est regardé.
Le premier territoire, c’est un regard
Avant même de comprendre les mots, un enfant lit les visages.
Ce regard émerveillé sur tes premiers pas chancelants, tes premières dents qui percent, tes premiers mots maladroits.
Ce regard lourd face aux notes de ton cahier d’école.
Un sourcil qui se fronce, un sourire qui s’allume, une présence que tu ressens au loin même si cette personne n’est pas près de toi, ces pas familiers qui te font tressaillir parce que tu sais que tu n’as pas fait « ce qu’il fallait ».
Ce sont ces micro-signaux qui lui apprennent s’il a le droit d’exister tel qu’il est, ou s’il doit déjà commencer à se faire plus petit. Quand le regard posé sur toi est globalement stable, chaleureux et suffisamment présent (pas parfait, juste humain), tu te construis une base solide. Ton monde devient un endroit où tu peux essayer, te tromper, revenir, sans perdre de ta valeur. Ce n’est pas la vie sans douleur, c’est la vie avec un support, un sol sous les pieds.
Mais quand ce regard est absent, froid, instable ou chargé d’angoisse, le message change. L’enfant ne se dit pas « mes parents vont mal », il se dit « quelque chose ne va pas chez moi ». Ce déplacement de la faute vers lui, silencieux et invisible, peut marquer sa façon de se voir pendant des années.
Des années plus tard, j’ai senti cette fissure remonter en croisant les yeux de mon père, le jour où il a découvert mon choix d’études. Je croyais juste « m’affirmer ». En réalité, j’essayais peut-être surtout de faire bouger ce regard.
Ce que tu portes sans le savoir
Le regard parental ne se fabrique pas dans le vide. Il est lui-même le résultat d’histoires antérieures, de blessures, de silences, de guerres intérieures parfois jamais mises en mots. Tu ne grandis pas seulement avec tes propres émotions, mais aussi avec le climat émotionnel des générations précédentes.
Il y a les traumatismes qu’on connaît, ceux dont on parle autour de la table. Et puis il y a les autres : les secrets de famille, les deuils étouffés, les hontes jamais nommées, les événements qu’on devine sans les comprendre vraiment (je t’invite à aller lire mon article sur « Les tabous »). Tout cela ne se transmet pas dans les chromosomes, mais dans les silences, les réactions disproportionnées, les angoisses qui flottent dans l’air.
Tu finis par croire que c’est ton « caractère » d’être trop méfiant, trop dur, trop discret, alors que c’est souvent une ancienne stratégie de survie qui s’est incrustée dans ta manière d’être face au monde. Comme si, dans ta façon de te tenir, de parler, de t’excuser ou de t’imposer, tu rejouais quelque chose qui ne vient pas uniquement de toi.
Ma rébellion d’ado, avec le recul, ressemble à ça. Ce n’était pas seulement une envie de dire non. C’était une manière un peu désespérée de dire :
« Regarde-moi autrement. »
Briser la chaîne sans renier l’histoire
Rien de tout cela ne sert à accuser nos parents. Ils ont souvent fait ce qu’ils pouvaient avec les outils qu’ils avaient, parfois en portant eux-mêmes des charges beaucoup trop lourdes. Reconnaître ce qu’on a reçu n’est pas un procès, c’est un début de lucidité.
De mon côté, j’ai grandi avec une éducation très stricte, nourrie à la fois par la culture et la religion. Adolescente, je suis devenue cette fille rebelle qui passait son temps à se battre pour un oui ou pour un non, n’avait pas forcément les bonnes fréquentations (enfin, tout ça était méconnu de mes parents, c'était ma vie secrète à moi) et refusait de suivre les études qu’on projetait pour moi, malgré mes facilités.
Au lieu de la voie toute tracée vers la médecine, j’ai choisi l’électrotechnique. J’étais la seule fille de la classe, et c’est pourtant l’année où je me suis sentie la plus vivante, le plus à ma place. Le jour où mon père l’a découvert, j’ai vu la déception et la peur dans son regard : pour lui, je m’exposais, je n’avais « rien à faire » dans ce monde de garçons, d'hommes. Je me suis réorientée pour eux, et pour avoir la paix. Je n’avais pas encore cette force de caractère pour m’opposer à eux sur ce sujet.
La bonne nouvelle, c’est qu’un regard peut en réparer un autre. Cette année-là, il y a aussi eu le regard de mon professeur d’électrotechnique qui m’a simplement dit : « On voit bien que tu es à ta place ici. » Ce n’était pas un grand discours, juste une phrase. Il a d’ailleurs bataillé avec mon père pour que je continue dans cette voie, mais en vain. Pour moi, c’était comme si quelqu’un validait enfin la version de moi que j’essayais de défendre.
Avec le temps, mon père m’a demandé pardon. Il me répète aujourd’hui de laisser mes enfants choisir leurs études, leurs chemins, leurs ambitions avec cette petite larme au coin de l’œil. Et moi, je lui réponds intérieurement : « Ne t’inquiète pas, je ferai de mon mieux pour ne pas répéter les mêmes erreurs. » mais les seuls mots qui sortent de ma bouche sont : « Ne t’inquiètes pas tu as fais de ton mieux à cette époque. ».
Le résultat de cette histoire, c’est que ni mes parents ni mes beaux-parents n’ont eu leur mot à dire sur l’éducation de mes enfants. Avec mon époux, nous en sommes les seuls responsables. Et c’est à notre tour, désormais, de choisir quel regard nous voulons leur transmettre.
Devenir ce parent symbolique pour soi
Et puis il y a ce regard que tu peux, peu à peu, apprendre à poser sur toi. Il ne vient pas d’un coup, il ne se décrète pas avec une injonction de plus du type « il faut que tu t’aimes », comme cette phrase que te lancent certains coachs en développement personnel que tu dois « absolument » te dire face à ton miroir selon eux. Il naît souvent d’un geste minuscule : se parler un peu moins durement, se laisser du temps, se pardonner une erreur, reconnaître une fatigue au lieu de la nier.
Pour moi, ça a commencé le jour où j’ai cessé de juger l’ado qui avait choisi l’électrotechnique. Au lieu de me dire « tu aurais dû écouter ton père », j’ai commencé à voir en elle une fille courageuse, qui essayait de se rapprocher de ce qui la faisait vibrer. Après tout, c’est peut-être ça, devenir son propre parent : valider des parties de soi qu’aucun adulte n’avait applaudies.
À ce moment-là, quelque chose se déplace. On ne change pas le passé, on ne réécrit pas l’enfance, mais on cesse de la revivre en boucle de la même manière. On devient le parent symbolique dont on aurait eu besoin.
Et toi ?
J’ai compris que derrière ma rébellion, il y avait surtout ça : le besoin d’être regardée autrement. Pas seulement à travers ce que je devais être (la fille aînée qui réussit tout, résout tous les problèmes familiaux et sert de soutien), mais à travers ce que j’étais déjà. Cette petite fille avec des rêves, des envies et des besoins.
Un regard peut être une prison ou un envol. Mais avec le temps, on finit toujours par choisir la fenêtre par laquelle on regarde le monde.
08/02/2026
Des Mots et des Réflexions