Il ne faut pas aller plus vite que son âme

Proverbe attribué aux Touaregs

Il y a quelque chose d'irréel quand on regarde une carte des routes touaregs. Des traits qui traversent le Sahara du nord au sud, d'est en ouest, sur des milliers de kilomètres. Pas de routes goudronnées, pas de panneaux, pas de stations-service. Juste du sable, du vent, et des hommes qui avancent depuis des siècles avec une certitude que nous avons perdue : on ne traverse pas le désert en courant.

Dans le désert, la vitesse tue. Elle épuise les bêtes avant l'heure, vide les gourdes trop vite, brouille le sens de l'orientation parce qu'on n'a plus le temps de regarder le ciel. Celui qui court meurt avant celui qui marche. Ce n'est pas une métaphore. C'est une loi physique. Et les peuples du désert l'ont gravée si profondément dans leur façon d'être au monde qu'elle est devenue une sagesse à part entière : on avance au rythme du souffle, jamais au rythme de l'urgence.

 

Ce qui m'a frappée en lisant sur leur culture (et je dis « leur » mais quelque part c'est un peu la mienne aussi, les Touaregs sont des Amazighs, comme moi, même si nos montagnes du Souss et leurs dunes du Sahara ne se ressemblent pas) c'est qu'ils ne parlent pas du temps comme nous. Nous, on le « gagne », on le « perd », on « court après ». Eux, ils l'habitent. Le thé, par exemple, se prépare en trois services, jamais deux, jamais quatre. Le premier est amer comme la vie, le deuxième doux comme l'amour, le troisième suave comme la mort. Et personne ne te servira le deuxième avant que le premier ait fini d'infuser. Parce qu'on ne bouscule pas une histoire. Et parce qu'au fond, l'invité n'est pas là pour boire du thé, il est là pour être là. (D'ailleurs, si tu as déjà pris le thé chez des Amazighs, tu sais que « je vais juste prendre un verre » est une phrase qui n'existe pas. Tu t'assieds, tu restes, et tu repars trois heures plus tard en te demandant où est passé l'après-midi.)

 

J'aime cette idée. L'idée qu'il existe encore, quelque part, des cultures où le temps n'est pas une ressource à optimiser mais un espace à habiter. Et je me dis que ce proverbe (six mots, à peine) contient peut-être tout ce que nous, modernes, avons oublié.

 

 

Être là sans y être

 

 

Je ne sais pas pour toi, mais il m'arrive souvent d'arriver quelque part sans y être vraiment.

 

Tu sais un peu comme quand tu voyages et qu’il y a un grand décalage horaire. Tu subis ce jetlag où ton corps est physiquement présent mais ton être est encore à une heure différente. Mon corps passe la porte, s'assoit à la table, sourit aux gens, hoche la tête au bon moment. Et pendant ce temps, quelque chose en moi est resté trois kilomètres en arrière, essoufflé, à me regarder partir sans comprendre pourquoi je n'attends pas.

 

C'est une sensation étrange. Être là et pas là. Avaler les distances sans jamais regarder le paysage. On appelle ça productivité, efficacité. On devrait peut-être l'appeler autrement. Parce que quand ton propre intérieur ne suit plus, le corps devient une enveloppe qui exécute. Les gestes sont justes, les mots sont polis, mais il manque cette épaisseur qu'on ne perçoit que quand elle est là :  la présence. La vraie. Celle qui fait qu'un repas avec quelqu'un te nourrit vraiment, qu'une promenade te repose, qu'un livre te traverse. Sans elle, tu peux manger le meilleur couscous du monde (oui, le couscous de ta mère, celui-là même), tu ne sentiras rien.

 

Plus vite que son âme. Pas plus vite que son corps. Pas plus vite que ses moyens. Plus vite que soi-même. Comme s'il y avait, en chacun de nous, deux entités distinctes qui n'avancent pas toujours à la même allure. Le corps qui s'élance, qui prend les escaliers, qui répond aux mails dans le métro. Et la part intérieure ou appelle-la comme tu veux, ta présence, ton attention, ce qui rend tes journées vivantes, qui suit comme elle peut, et parfois ne suit plus du tout.

 

Le problème, c'est qu'on ne s'en rend pas compte tout de suite. On peut vivre des semaines, des mois voire même des années en avance sur soi-même. Et honnêtement, je ne te parle pas de ça en théorie.

 

Je crois t'avoir déjà dit que j'ai traversé une dépression qui a duré presque quinze ans, et qui a failli m'être fatale. Pendant tout ce temps, j'avais l'impression de marcher dans le désert sans plus regarder le ciel. Je ne savais plus dans quelle direction j'avançais, je ne savais plus pourquoi j'avançais, mais je continuais, parce que s'arrêter m'aurait obligée à constater que j'étais perdue depuis longtemps. Je vivais deux vies en parallèle. Une qui était en pause, immobile, repliée quelque part au fond de moi. Et une autre, en alerte, souriante devant le monde, qui portait le poids des responsabilités et dans laquelle je ne me reconnaissais pas. C'était comme regarder quelqu'un d'autre habiter ma propre vie.

 

Et pourtant, je ne suis pas du genre à être en pause. Ceux qui me connaissent bien savent que je suis un vrai boute-en-train. C'est peut-être ça le plus troublant, on peut être éteinte à l'intérieur et lumineuse à l'extérieur, sans que personne ne soupçonne rien.

 

À cette époque, je ne supportais pas d'être chez moi. Les quatre murs me devenaient insoutenables. Je passais mon temps dehors avec mes enfants, au parc même quand il faisait froid, dans les magasins à acheter des choses dont on n'avait pas besoin, chez des amis où je riais plus fort que tout le monde, bref, je fuyais. Je fuyais ce que je ne voulais peut-être pas affronter. Je préférais la tempête de sable que je soulevais moi-même au silence qui m'aurait obligée à regarder ma propre trajectoire. Plus je marchais, plus je vidais mes gourdes, mais je ne m'en rendais pas compte.

 

Je croyais avancer.

Je fuyais.

 

Avec le recul, je comprends qu'on peut marcher comme ça très longtemps, les yeux baissés sur ses propres pieds, sans jamais lever la tête. Jusqu'au jour où le corps s'arrête, parce qu'il n'en peut plus de porter quelqu'un qui n'est plus là.

 

 

Ralentir, ce n'est pas reculer

 

 

Il y a une confusion qu'on fait presque tous : on croit que ralentir, c'est perdre du terrain. Comme si la vie était une course, et que s'arrêter signifiait laisser les autres passer devant. Comme si chaque minute non rentabilisée était une minute volée à notre futur.

 

Mais la vie n'est pas une course. Et même si c'en était une, elle n'aurait pas de ligne d'arrivée, du moins pas une qu'on franchirait en vainqueur.

 

Ralentir, c'est simplement laisser à ce qui est à l'intérieur de toi le temps de rejoindre ce qui est à l'extérieur. C'est rentrer à la maison à l'intérieur de toi-même (bizarre dit comme ça). C'est arrêter d'avancer les yeux baissés pour vérifier, juste une seconde, si tu es toujours d'accord avec la direction prise.

 

Après un choc, une perte, un épuisement, le premier acte de reconstruction n'est jamais de repartir plus vite. C'est de s'arrêter assez longtemps pour que la part de toi qui ressent puisse te rattraper. Les gens qui traversent une épreuve difficile le savent intuitivement. Ils sentent que quelque chose en eux a besoin de temps. Pas de conseils, pas de plans, pas de méthodes en sept étapes (on en a tous lu quinze, soyons honnêtes, et on n'en a appliqué aucune). Du temps. Le droit de rester immobile pendant que tout le monde s'agite autour. Le droit de ne pas savoir quoi faire de sa journée. Le droit de regarder le plafond. De regarder ses chaussettes par terre. De regarder l'eau du robinet couler. De regarder ses œufs brûler dans la poêle. De regarder dans le vide.

 

Notre époque a fait du repos un luxe coupable. On se justifie de dormir, on s'excuse de prendre une pause, on culpabilise d'un dimanche passé sans rien produire. Comme si on n'avait pas le droit d'exister en dehors de ce qu'on fait. Mais cette part de nous n'en a rien à faire de notre productivité. Elle avance à son rythme, et si on ne l'attend pas, elle finit par ne plus suivre du tout. Et ce jour-là, on devient ce qu'on redoutait le plus : quelqu'un qui marche très vite, sans plus savoir vers quoi.

 

 

Ton premier thé

 

 

Je ne vais pas te proposer une méthode miracle. Pas de programme, pas de cinq étapes, pas de transformation en trente jours. Juste quelque chose de tout petit, qui tient dans une tasse. Si petit que tu pourras le mettre en place sans même t'en rendre compte.

 

Cette semaine, choisis une activité ordinaire, boire ton café, marcher jusqu'au métro, manger ton déjeuner, lire deux pages avant de dormir. Une seule, qui fait déjà partie de tes habitudes. Et fais-la plus lentement qu'à l'accoutumée. Pas dix fois plus lentement (je ne te demande pas de devenir moine, ni de manger ta soupe avec des baguettes chinoises pour la ralentir). Juste un peu. Assez pour que ça se remarque. Assez pour que tu sentes la différence.

 

Et je sais ce que tu te dis. Que c'est dérisoire. Que si tu traverses quelque chose de lourd comme un épuisement qui traîne, un deuil qui ne passe pas, une période où tu n'es plus vraiment toi-même depuis des mois ou des années, un café bu lentement ne va rien réparer. Tu as raison. Ce n'est pas l'objectif. Un café ne répare pas quinze ans de course aveugle. Rien ne répare ça d'un seul geste. Je le sais mieux que quiconque.

 

Mais tu te souviens du rituel des trois thés ? Le premier est amer comme la vie. On ne le saute pas. On ne court pas directement au deuxième, plus doux. On boit le premier. Ce café lentement bu, c'est ton premier thé. C'est l'amer qu'on accepte avant le reste. C'est le premier pas que tu poses en sachant que tu le poses. Le premier où tu t'arrêtes sur le sable au lieu de courir dessus. Juste pour dire à cette version de toi restée en arrière :

 

C'est bon, je t'attends. Tu peux venir.

 

Observe ce qui se passe. Pas ce que tu devrais ressentir. Ce que tu ressens vraiment. Peut-être de l'ennui. Peut-être de l'agacement, parce qu'on a perdu l'habitude de la lenteur et qu'elle ressemble d'abord à du vide. Peut-être rien du tout, et c'est bien aussi. Ou peut-être, si tu as de la chance, cette petite sensation bizarre, presque oubliée, que quelqu'un est rentré à la maison.

 

Et demande-toi, sans te juger, sans te punir, juste pour voir :

 

Où court mon corps, en ce moment, pendant que mon âme essaie de suivre ?

 

La réponse n'a pas besoin d'être claire tout de suite. Parfois, juste poser la question, c'est déjà ralentir.

 

 

Une citation pour réfléchir

 

 

« La vraie générosité envers l'avenir consiste à tout donner au présent. » 

Albert Camus

 

 

Des Mots et des Réflexions

19/04/2026

 

 

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